7h du matin. Le réveil sonne dans le salon. Il se lève, se masse le visage, et relève ses lunettes. Comme chaque nuit, il a dormi dans son salon, habillé, devant son ordinateur portable allumé. Il se traine jusqu'à sa salle de bain, où il prend une douche brulante. Trop peut être, mais il ne sent plus la chaleur comme il la ressentait auparavant, comme il aimait la prendre auparavant. Puis, après s'être défait de ses épreuves de la veille, il se rend dans sa cuisine, et se sert un café, qu'il descend rapidement. Enfin, il retourne à son salon où il s'assoit devant son pc, où il ferme sa session, pour en ouvrir une autre. Une session dénommée « cours ». Car il n'a que dix-neuf ans, et va toujours en cours. Pourquoi fait-il cela, sachant qu'il doit mourir? Parce qu'il vit, et que cela fait parti de la vie. Étrangement, il étudie la médecine, en école spécialisée.
Il lit rapidement quelques lignes pour s'imprégner de ce qu'il va devoir étudier aujourd'hui. A nouveau, une sonnerie retentit dans son salon. C'est celle de son téléphone, qui lui indique qu'il doit partir en cours. Il éteint son outil de travail, le met dans son sac et sors de son appartement.
Dehors, il neige, et le vent souffle fort. Le froid, il le ressent toujours, ce qui lui fait fermer son long manteau blanc. Puis il chevauche sa moto et se rend tranquillement vers son école.
Devant, la plupart des jeunes discutent entre eux, un gobelet et une cigarette pour les réchauffer. Tous se retournent lorsqu'il passe, mais aucun n'ose le saluer. Il les intrigue, ils n'arrivent pas à le cerner, car il reste toujours seul, loin des groupes.
Il se gare alors sur le parking, et d'un geste discret, range son arme à feu dans un compartiment caché de son véhicule, avant de se poser contre un mur, et d'allumer à son tour sa cigarette tout en sortant un livre, L'Enfer de Dante. Comme chaque matin, des gens le saluent d'un geste hasardeux. Mais il ne répond jamais.
Soudain, un bruit de moteur retentit dans la rue, et une superbe Honda VTR SP2 exclusivement blanche apparaît, conduite pas un motard entièrement vêtu de noir.
Il referme son livre et se lève, intrigué par ce nouveau venu, comme l'est l'ensemble des élèves qui restent scotchés sur cette apparition.
Une sensation jusqu'alors inconnue l'envahit. Il se sent étrange lorsqu'il regarde cette nouvelle personne descendre de son véhicule, mal à l'aise, oppressé. Et surpris. Surprise de taille lorsque le pilote s'avère être une pilote après avoir retiré son casque. Son regard croise celui du racheteur, mais elle détourne rapidement la tête et entre d'un pas hâtif dans l'école. Rangeant son livre, il suit le même chemin, espérant la revoir.
Mais plus personne ne se trouve dans les couloirs. Il décide alors d'aller vers sa salle de classe, et d'oublier ce qu'il vient de se passer.
8H30, le cours débute. Il s'assoit vers le fond de la salle et sort son ordinateur. C'est alors que le prof entre en compagnie d'une jeune fille. Aussitôt, la sensation de gêne revient, et il comprend tout de suite que c'est la fille à la moto, bien qu'elle ait prit le temps de se changer.
Elle a troqué la tenue de moto de cuir pour un jean et un pull noir. Ses cheveux bruns aux reflets cuivrés ondulent doucement au rythme de ses pas. Elle croise les bras et marche, tête baissée.
Le professeur monte sur son estrade et s'éclaircit la voix.
_ S'il vous plait, permettez moi de vous présenter une nouvelle élève. Cindy Forna. Elle est inscrite depuis le début de l'année, mais elle sort tout juste de l'hôpital. Je vous demande de répondre à ses questions si elle vous en pose, et de l'aider si elle requiert votre aide. Suis-je assez clair? Bon. Je vous laisse vous trouver une place, nous allons commencer le cours.
La jeune fille ne décroche pas un mot, ni ne lève la tête. Elle va s'asseoir à la première place libre qu'elle trouve et sort son ordinateur portable. Lui n'arrive pas à détacher son regard de cette nouvelle venue, jusqu'à ce que celle ci se retourne dans sa direction, dévoilant son regard brillant. Il détourne la tête, et se plonge dans son ordinateur. Mais au lieu d'ouvrir sa session de cours, il sélectionne celle de son travail. Il est persuadé qu'elle a un lien avec cette vie parallèle. Il cherche ainsi la moindre trace de cette jeune fille dans tout son réseau d'agence, ainsi que dans toutes les cibles connues, mais jamais le nom de Cindy Forna ou même son visage n'a été répertorié. Mais alors, d'où peut bien venir cette sensation qui le perturbe à ce point lorsqu'il sent sa présence?
Il cherche la réponse ainsi jusqu'à la pause de midi, durant laquelle il s'éclipse du reste de la classe.
Déambulant dans les couloirs, il réfléchit. Il ne comprend pas, ne parvient pas à trouver une explication à ce phénomène. Soudain, une voix le sort de sa réflexion.
_ Salut. Je te dérange?
Il se retourne, et découvre la nouvelle qui le fixe intensément.
_ T'es pas bien bavard. Tu me diras, je te comprends. La majorité des élèves de cette école ne sont vraiment pas digne d'intérêt.
_ Qui es-tu?
_ Ah, si, tu parles en fait. Je suis Cindy Forna. Et toi?
_ Je connais ton prénom. Je te demande qui tu es vraiment.
_ Qui je suis vraiment? Tu me prends pour un agent double? Tu regardes trop la télé mon grand ami.
_ Je... Mon nom est Lucas Montrand.
_ Et toi, qui es-tu?
_ J'avais donc raison. Cette sensation étrange quand tu es là.
_ C'est l'amour mon cher! Lance t-elle d'une voix mêlant sarcasme et blague infantile. Tu me diras, t'es plutôt beau gosse. T-en a pas marre de trainer tout seul ici? Tu sais, je suis là depuis une demi-journée à peine, mais les autres parlent beaucoup. Et beaucoup de toi en l'occurrence. Ils te trouvent bizarre, ton coté inaccessible, qui l'ouvre jamais. Tu les intrigues beaucoup.
_ Et alors? Me fondre dans la masse ne m'intéresse pas.
_ Moi non plus je dois te dire. Qu'en penses-tu? On pourrait faire le duo le plus classe de cette école, non? Deux solitaires ténébreux qui déambulent ensemble, snobant tous ces petits misérables. Ce serait fun!
_ Tu es folle. Je ne joue pas avec des gamines.
Il se retourne et s'en va.
_ Je sais qui tu es.
_ Et alors? Tout le monde le sait. T'as juste été assez folle pour penser qu'on pourrait faire copain copain.
_ On s'est mal compris je crois. Je sais ce que tu es.
Cette fois, il se fige et son regard s'assombrit.
_ Je sais aussi ce que tu fais, après les cours, le soir. Monsieur le racheteur.
_ Qui es-tu? Et qu'est ce que tu me veux? Et comment sais-tu ça? T'es pourtant pas une des leur. T'as pas leur odeur.
_ Je veux rien de plus qu'une compagnie digne d'intérêt pour le temps que j'ai à passer ici. Quant à qui je suis, tu n'as pas à le savoir.
_ Si tu veux qu'on passe du temps ensemble, il va falloir parler.
_ Cindy Forna. Je suis... une racheteuse.
_ J'ai pourtant fouillé toute nos bases de données imaginables, mais tu n'es apparue nulle part.
_ Je sais. Mon entreprise est plutôt discrète, comparée à la tienne. Mais c'est bien là notre seul atout.
_ Je ne savais pas qu'il y avait plusieurs sociétés de crédits.
_ Moi non plus, jusqu'à il y a peu. Hier d'ailleurs. Tu m'as en quelque sorte... piqué ma cible. Ichi, si ça te parle.
_ Tu étais dans le bar?
_ Je l'attendais tranquillement. Mais quand je t'ai vu arriver, et faire ton cinéma devant le vieux, j'ai tout de suite compris. D'ailleurs, t'es pas vraiment discret si je peux me permettre.
_ Mais j'ai eu la prime.
_ Et moi, j'ai du tuer le vieux. On doit pas laisser de témoin.
_ C'est pas mes affaires. Je m'occupe que de la vermine, les humains ne m'intéressent pas.
_ Un homme, ça parle. Tu vas te faire avoir un jour si tu deviens pas plus discret.
_ Je compte pas m'éterniser dans cette situation. J'aurais bientôt fini de racheter mon crédit, et je pourrais reprendre une vie normale.
_ Quoi?! Tu vas reprendre une vie normale?! C'est possible?! Réponds!
Il ne répond pas et reprend sa marche dans le couloir. La jeune fille le talonne.
_ Réponds moi! Tu vas pouvoir reprendre une vie normale après ton contrat?! Je dois savoir!
_ Je trouverais un moyen.
_ T'es con... Pendant un moment tu m'as fait croire... Mais c'est impossible.
_ Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait.
_ Mark Twain, je connais.
_ J'y arriverais. Bon, maintenant excuse moi, j'ai des choses à faire pendant midi.
_ Je peux venir?
_ Des choses à faire seul.
_ OK! Pas grave, je te retrouve tout à l'heure!
Il soupire. Il ne se souvient pas avoir autant parlé à quelqu'un depuis bien longtemps.
Sortant rapidement de l'école, il démarre sa moto, et file à toute allure jusqu'au siège de sa société. Cette fois, il ne prend pas le temps de rester avec la réceptionniste, et prend directement les escaliers en direction du septième étage. A peine arrivé, il se précipite dans le bureau de son créancier.
_ Il faut qu'on parle! Lance t-il en claquant la porte.
_ Eh bien, c'est bien la première fois que tu demandes à me parler. Quel plaisir! De quoi veux tu que nous parlions?
_ Il existe d'autres sociétés de crédits?
_ Bien sûr que non! Je suis le seul à proposer ce service. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu veux annuler notre contrat? Sache que tu ne peux pas.
_ J'ai rencontré une fille, une racheteuse.
_ Oh, pendant un moment j'ai cru que tu allais m'inviter à ton mariage. Ça aurait été une meilleure blague que celle que tu viens de me faire.
_ Ai je l'air de plaisanter?
_ Comment s'appelle t-elle?
_ Cindy Forna. Elle doit avoir à peu près mon âge.
Le jeune homme d'affaire pianote sur son ordinateur quelques instants. Son regard s'assombrit.
_ Inconnue au bataillon. Tu es sûr que ce n'est pas une balagre raisonnée?
_ Elle n'a pas leur odeur. Cependant, une sensation de... gêne, d'oppression, m'envahit lorsqu'elle approche. Je n'avais jamais ressenti ça auparavant.
_ Tu n'as jamais rencontré d'autres racheteurs. Peut être est ce ta réaction devant tes collègues, si tant est qu'elle soit racheteuse. Et ceci m'étonnerais beaucoup. En attendant, on va vérifier ta réaction. Tu te souviens hier de ce dont on a parlé? Ton partenaire, pour le contrat de Visco & Lombrad, il arrive, je l'ai convoqué.
_ Je ne veux pas de partenaire, je le répète.
_ Moi non plus. Surtout pas d'un gueulard comme lui. Annonce une voix sur le pas de la porte.
_ Ah, Zack, je t'attendais. Je te présente Lucas, ton futur coéquipier pour la mission Visco & Lombrad. Et que tu le veuilles ou non, c'est pareil.
_ C'est ce gosse que vous m'avez refilé comme boulet? Vous avez réussi votre coup. Je veux pas de lui. Quel âge il a d'ailleurs?
_ J'ai 15 ans, ça te pose un souci le vieux?
_ Je suis pas babysitteur. Trouvez quelqu'un d'autre pour vous occuper de lui.
_ Retire ce que tu viens de dire, papy.
_ Reviens quand tu seras majeur, et avec quelques centimètres de plus. On pourra reparler d'homme à homme. En attendant, dégage.
Le jeune garçon baisse la tête et avance vers le blond. Il tend la main sans autre geste.
_ Excusez moi, je n'aurais pas du m'emporter, veuillez me pardonner.
_ Tu vois, tu comprends vite. Mais range ta main, je sais pas où t'es allé trainer. Et j'suis pas ton pote.
_ Connard. Murmure Zack d'une voix à peine audible.
D'un geste vif, il attrape le bras de son ainé, le balaye et le bloque au sol. Il exécute une clé de bras, et plante une lame dans le dos de son associé, qui lui empale la main au passage.
_ Sale p'tit con! Qu'est ce que tu viens de faire là! Putain, retire ça! J'vais te tuer!
_ Fais moi des excuses, et je te retire ça du dos.
_ Attend que je me libère, je vais te tuer, et crois moi, même avec toute la bonne volonté du monde, on pourra pas te faire de crédit tellement je t'aurais détruit!
Alors qu'il tente de s'emparer du couteau qui lui transperce le dos, le jeune Zack saisit la main importune et la poignarde à son tour sur le sol.
_ Putain! Arrête! Retire ça! Tu vas voir ce que ça fait quand je t'aurais transpercé le bide de quelques balles!
_ Excuse toi.
_ Tu peux crever!
_ Après toi, papy.
Il se lève et écrase son pied sur le visage du mutilé.
_ Zack, tu peux peut être arrêter maintenant. Vous allez partir sur de mauvaises relations si tu continues dans cette voie. Je peux te dire qu'il ne s'excusera pas. Alors retire tes lames.
_ Pas tant qu'il...
_ Tu abîmes une de mes sources de revenus. Tu ne voudrais pas récupérer la moitié de sa dette quand même?
Le regard du jeune s'obscurcit. Après un soupir, il arrache les deux couteaux et s’écarte. L’autre se relève, et attrape son bourreau par le col, le soulevant haut au dessus de sa tête.
_ Je… vais… te tuer…
_ Lucas.
Soubresaut. Il le laisse tomber et se retourne.
_ Zack, va t-en. Je te recontacterais. Quant à toi, va à l’étage d’en dessous, à l’infirmerie. On va te soigner ça rapidement.
_ C’est bon, ça ira. Je suis pressé. Cherchez pour cette fille, elle ne m’inspire pas.
_ Je me pencherais sur son cas dès que tu auras franchi cette porte. Oh, tient, tant que j’y pense.
L’homme d’affaire sort une enveloppe de sa veste.
_ Deux mille cinq. J’ai enlevé les deux mille de la tapisserie et quelques milli
ers de ta dette. Et au fait, comment t'es tu senti quand Zack est entré?
_Énervé.
Il lui arrache l’argent des mains, et sort sans un merci. Avant de franchir la porte de l’immeuble, il ôte son manteau pour le regarder. Le jeune racheteur lui a fait une belle entaille, auréolée du rouge de son sang. Il tempête contre son jeune associé commis qu’il déteste déjà. La réceptionniste le remarque, et lui indique un magasin dans une rue adjacente où ils vendent exactement le même modèle de vêtement. Cette fois, il la remercie d’un signe de tête et s’y rend en quatrième vitesse.
Dans la boutique, la tâche écarlate choque la plupart des rares clients du midi. La vendeuse le remercie de son achat d’une voix tremblante. Il sait qu’il ne doit pas s’éterniser, au risque de voir la situation se compliquer à cause des curieux. Il enfourche donc sa moto et retourne à toute allure à son école.